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Campagne verdoyante de Saint-Clément
Un aperçu des collines verdoyantes que l'on peut admirer en parcours le PAPSE à Saint Clément, à la fin de l'hiver. Nicolas Marcaud
Écologie

Que faire de son éco-anxiété ?

L'éco-anxiété n'est pas une maladie, c'est une lucidité. Voici pourquoi nous avons choisi d'y répondre en construisant un éco-refuge en Corrèze, et ce que la recherche dit de l'action comme remède

Par Nicolas MARCAUD 7 min de lecture

Les canicules s'enchaînent, les forêts brûlent, et chaque semaine l'actualité nous rappelle que nous ne sommes pas prêts. Voici ce que nous avons décidé de faire de la nôtre : un lieu.


Le constat : c'est arrivé plus vite que prévu

Quinze ans que nous avons pris conscience. Quinze ans que nous nous y préparons, psychologiquement au moins. Et pourtant nous ne sommes pas prêts. Rien ne prépare vraiment à voir le futur devenir le présent.

Les chiffres, eux, sont posés. La France a déjà gagné 1,7 °C par rapport à l'ère préindustrielle. La trajectoire de référence retenue par l'État prévoit +2 °C dès 2030, +2,7 °C en 2050 et +4 °C en 2100.[^1]

En créant Lönn, nous pensions être un peu en avance. Nous pensions avoir le temps de préparer le terrain pour mieux faire face plus tard. C'est aujourd'hui qu'il faut faire face.

Si vous ressentez cette boule au ventre, vous n'êtes pas seul

L'enquête internationale publiée dans The Lancet Planetary Health a interrogé 10 000 jeunes de 16 à 25 ans dans dix pays. 59 % se disent très ou extrêmement inquiets du changement climatique. 45 % estiment que cette inquiétude pèse sur leur vie quotidienne.[^2] En France, l'Observatoire de l'éco-anxiété, soutenu par l'ADEME, chiffre en millions les personnes concernées.[^3]

Qu'on l'appelle éco-anxiété, anxiété climatique ou solastalgie (un mot forgé par le philosophe Glenn Albrecht pour décrire le mal du pays que l'on ressent sans avoir quitté chez soi, quand c'est le pays qui change autour de nous), cette détresse n'est pas un dysfonctionnement. C'est une réponse proportionnée à une information exacte. C'est même la preuve que vous avez compris. La question n'est donc pas de s'en guérir, mais de savoir quoi en faire.

Il y a une autre réponse, très répandue : fermer les yeux. Couper les infos, changer de sujet, faire l'autruche. On la comprend, c'est un réflexe de protection, pas de la lâcheté. Mais elle ne protège de rien : l'inquiétude reste là, en sourdine, et elle isole. Ce que vous ressentez, cette peur, cette rage parfois, c'est de l'énergie. Ne l'enterrez pas. Canalisez-la. C'est plus simple à dire qu'à faire, nous le savons, nous avons mis quinze ans à trouver notre manière de le faire.

Et sur ce point, la recherche est claire : c'est le sentiment d'impuissance qui ronge, et c'est l'action qui soulage.[^4] Chaque geste qui aligne votre vie avec ce que vous savez, ce que vous mangez, comment vous vous déplacez, ce que vous construisez, referme un peu l'écart entre votre lucidité et votre quotidien. C'est cet écart qui fait mal. Pas le climat seul.

Nous, nous avons choisi d'agir en construisant un lieu.

Notre réponse : bâtir plutôt que subir

Nous ne pouvons pas rester apeurés derrière nos écrans.

Lönn est notre acte conscient de rébellion face à ce système. Une bouée de sauvetage pour qui saura la saisir. Une manière de montrer une voie, pas la voie. Une tentative de retrouver une certaine harmonie entre l'être humain et la nature, de rétablir l'équilibre, de retrouver du sens.

C'est notre forme de militantisme. Pas de banderoles, pas de slogans : des fondations, des arbres plantés, des solutions testées en conditions réelles. Un militantisme qui se visite.

Un mot sur la forme que nous avons choisie. Sur la route de ce projet, nous avons visité deux initiatives d'éco-lieux collectifs abandonnées en chemin, à chaque fois sur fond de mésententes entre porteurs. Deux cas ne font pas une règle. Mais ils nous ont confortés dans un choix : Lönn est porté par deux personnes qui se sont choisies, qui ont déjà travaillé ensemble, qui ont traversé ensemble la maladie. Nous savons que notre socle est solide, et c'est lui qui nous permettra de tenir là où d'autres s'effritent. Nous ne construisons pas avec tout le monde, nous construisons pour tout le monde. Et pour nous.

La résilience, pilier par pilier

Vu de l'extérieur, il y a une forme de repli. Du moins c'est ce que l'on perçoit. On se concentre sur son autonomie, on construit sa résilience. Concrètement, cela veut dire tester et montrer, sujet par sujet, qu'un autre mode de vie tient debout.

Le confort thermique

Des bâtiments conçus pour le climat de 2100, pas celui de 1990. Dans une France à +4 °C, les étés caniculaires d'aujourd'hui seront considérés comme des étés frais.[^1] Notre réponse tient en quelques principes que l'architecture a toujours connus et que le siècle du chauffage électrique a fait oublier : l'inertie des matériaux, la ventilation naturelle, l'ombrage végétal, l'orientation. Et non, nous n'allons pas bâtir un bunker. 😄

L'eau

Le paradoxe corrézien : il pleut ici plus qu'en Bretagne, environ 1 190 mm par an contre 694 mm à Rennes.[^5] Mais toute cette eau s'évacue vite sur un sol granitique. La résilience, ce n'est donc pas espérer la pluie, c'est la retenir quand elle tombe. Stocker des dizaines de milliers de litres lors des fortes précipitations, filtrer, réutiliser, épurer par les plantes, pour traverser des périodes sèches qui s'allongent.

L'énergie

Produire ce que l'on consomme, et surtout consommer moins. La sobriété d'abord, la production ensuite. Un bâtiment bien conçu divise le besoin avant même le premier panneau solaire.

L'alimentation

Un potager, des arbres fruitiers, des sols que l'on soigne au lieu de les épuiser. La ferme du Bec Hellouin a déjà ouvert cette voie et prouvé, études scientifiques à l'appui, qu'une petite surface cultivée en permaculture peut être à la fois productive et régénératrice.[^6] Nous voulons prolonger cette démonstration en y intégrant la dimension du logement et du tourisme durable.

Un environnement sain

La résilience ne se joue pas seulement face au climat. Elle se joue aussi face à ce qui s'est glissé dans nos intérieurs et nos assiettes : perturbateurs endocriniens, pesticides, air intérieur saturé de composés volatils, pollution lumineuse et sonore. Ici, cela se traduit par des matériaux biosourcés et sains, une terre cultivée sans intrants chimiques, un ciel qui reste noir la nuit et un silence qui n'est pas un luxe mais une norme. Le corps se répare dans un environnement qui ne l'agresse pas.


Nous devons pouvoir nous adapter à ce qui vient, tout en essayant de sauver ce que nous pouvons sauver.

Nous serions plus que ravis que tout cela ne serve à rien, parce qu'un sursaut collectif aura permis de changer les choses. Mais le climat mettra des dizaines et plus probablement des centaines d'années à se rééquilibrer. Les dés sont jetés. Nous devons nous adapter.

Les pompiers de l'esprit

Le but de l'autonomie n'est pas de s'enfermer. Il n'est pas de s'isoler. Il est d'être en capacité d'aider le moment venu.

« Un pompier ne vient pas nu vous sauver des flammes. Il a tout un attirail de protection qui va l'aider à venir vous aider. »

Avec ce projet, nous bâtissons notre équipement. Et une fois équipés, nous voulons faire pour l'esprit ce que les pompiers font pour les corps : venir chercher ceux que l'actualité anxiogène est en train de submerger, et leur offrir un endroit où reprendre souffle.

C'est pour cela que Lönn est bien plus qu'un hébergement.

La lueur

Nous souhaitons accueillir à Lönn les personnes éco-anxieuses. Pas pour les soigner, le mot serait présomptueux. Pour soulager. En montrant, en testant, en partageant. Repartir d'ici avec la preuve, vue et touchée, que des solutions existent et fonctionnent : c'est cela, notre remède.

Et parce que la nature elle-même fait une partie du travail. Une étude portant sur près de 20 000 personnes a montré qu'à partir de 120 minutes de contact avec la nature par semaine, l'état de santé perçu et le bien-être s'améliorent nettement.[^7] Deux heures. C'est une ordonnance à la portée de tout le monde.

En tant qu'éternels optimistes, notre idée est de maintenir une lueur d'espoir dans un monde de plus en plus sombre. Et de faire en sorte que cette lueur grandisse, jusqu'à finir par éclairer un peu plus loin que nous.

Si vous lisez ceci avec cette boule au ventre : commencez petit. Deux heures dehors cette semaine. Un choix aligné avec ce que vous savez, dans votre assiette ou vos trajets. Et si le cœur vous en dit, venez voir ce que nous construisons.

Nous, on a choisi de planter des arbres en Corrèze.


Notes et sources

[^1]: Météo-France, À quel climat s'adapter en France selon la TRACC ?, rapports 2024 et 2025. Trajectoire de réchauffement de référence pour l'adaptation au changement climatique : +2 °C en 2030, +2,7 °C en 2050, +4 °C en 2100 par rapport à l'ère préindustrielle. meteofrance.com

[^2]: Hickman, C. et al., « Climate anxiety in children and young people and their beliefs about government responses to climate change: a global survey », The Lancet Planetary Health, 2021. Enquête auprès de 10 000 personnes de 16 à 25 ans dans dix pays.

[^3]: Observatoire de l'éco-anxiété (Econoia / Sutter, Chamberlin & Messmer), étude soutenue par l'ADEME, 2025. eco-anxieux.fr

[^4]: Voir notamment Schwartz, S.E.O. et al., Current Psychology, 2022, sur le lien entre engagement et réduction des symptômes liés à l'anxiété climatique, et les travaux de Panu Pihkala (Université d'Helsinki) sur les éco-émotions et le rôle de l'action dans leur régulation.

[^5]: Moyennes climatiques : environ 1 189 mm de précipitations annuelles en Corrèze, avec un gradient de 800 mm dans le bassin de Brive à plus de 1 500 mm sur le plateau de Millevaches. À Rennes : 694 mm par an.

[^6]: Étude « Maraîchage biologique permaculturel et performance économique », menée par l'INRA et AgroParisTech à la ferme du Bec Hellouin (Normandie), 2011-2015. fermedubec.com

[^7]: White, M.P. et al., « Spending at least 120 minutes a week in nature is associated with good health and wellbeing », Scientific Reports, 2019. Échantillon de 19 806 personnes au Royaume-Uni.